CONCOURS DE NOUVELLES ADULTES

Second Prix Philippe LECLERC de Nantes

L’âme voyageuse

 

 

Mon corps est fatigué après une journée de travail, de déplacements et d’engagements divers. Nous avons laissé la voiture place St Michel à côté de l’église éponyme et, par la rue Lebas, glissante à souhait sous les trombes d’eau, sommes descendus jusqu’à la Laïta. Arrivés quai Brizeux, après avoir admiré la  fontaine au lion, nous sommes entrés dans la maison en passant par les grilles sous la terrasse.

Enfin au chaud, bien à l’abri de la pluie qui n’a pas cessé de la journée, créant d’immenses flaques sur les routes et les chemins.

Enfin de la détente pour mon corps permettant à tous ses muscles de se reposer et à son esprit de retrouver sa liberté dans un environnement sans stress.

Enfin au calme pour savourer le dîner préparé la veille et lire un bon polar.

Réchauffé, reposé, rassasié, mon corps s’affale dans un fauteuil de cuir juste en face de la télé qui diffuse un reportage sur la savane et ses lions.

L’esprit commence alors la difficile tâche de secouer cet être engourdi pour qu’il aille se coucher. Il le fait sans trop rechigner mais il faut malgré tout beaucoup de volonté pour monter les deux étages jusqu’à la chambre, fermer les volets, se préparer pour la nuit.

Il pleut, le vent du sud siffle une mélodie lancinante au travers les interstices de la fenêtre pourtant bien fermée. L’homme se glisse sous la couette avec délectation pour se laisser aller vers un sommeil réparateur peuplé de rêves délicieux. Sa respiration devient calme et régulière, il ne ressent plus son environnement musical, son corps est détendu et ne lui appartient déjà plus. Il doooort…

Dors mon beau corps, tu en as besoin. Tu peux même ronfler si tu le souhaites !

Je profite de ces instants pour préparer une sortie qui va m’entraîner vers un paradis que nous avons découvert, mon enveloppe et moi il y a…il y a… c’est une question qui ne peut intéresser un esprit comme moi qui suis intemporel. Voilà, prêt.

Je peux maintenant aller me promener sans crainte. L’avantage de l’esprit est qu’il peut s’évader dans l’espace et le temps, partir vers une lointaine galaxie ou rester là à ne rien faire.

Je sors tranquillement de mon corps au repos et me pose un instant au-dessus. J’aperçois alors sur l’oreiller une petite plume, un fin duvet échappé, qui me regarde sans comprendre mais me sourit et m’attend.

Installé sur mon traineau douillet, je lui demande de me conduire tout devant jusqu’à l’Erdre il y a quatre ans et nous voici posés sur une branche de saule surplombant la rivière. L’endroit est calme et reposant. Quelques chatons tombent en cascade sous ce belvédère, immobiles à attendre le levée du jour qui commence à éclaircir l’horizon que je ne vois pas. Une brume bienfaitrice nous enveloppe dans un éther ouaté où tout n’est qu’apparence. Le flop d’un brochet au réveil qui vient frapper sournoisement l’onde  montre que la vie reprend en ce matin d’automne ou de printemps, je ne sais plus.

Une petite boule pointue passe si près de moi que mon véhicule dégringole d’une branche pour se reposer au ras de l’eau sur une feuille bienfaitrice. Le martin pêcheur commence sa chasse ou s’entraîne pour un nouveau record de vitesse.

Cette descente me permet d’apercevoir le vol d’un cormoran, noire silhouette élancée, qui bat des ailes juste au-dessous de ce manteau gazeux dans l’espace laissé libre de vapeur.

Les jeunes feuilles perlées de rosée attendent de briller sous le grand projecteur du soleil naissant afin de ressembler à un décor lumineux de Noël. Le merveilleux de ce petit matin est ce mélange des saisons lorsque l’esprit voyage avec les anges et ne veut pas qu’on le dérange. Le spectacle se met en place très posément.

Bien installé sur mon duvet, je me fonds de mon mieux dans cet univers naissant qui m’intègre comme s’il était mon corps. Je ne suis plus un touriste venu contempler un matin quelconque mais un voyageur qui compose un monde reposant et délicieux, envoûtant et silencieux.

Une grenouille coasse, rompant la magie des instants réunis en ce lieu. Une autre lui répond. Les hérons sur leurs arbres ne veulent pas être en reste et leurs cris rauques et sonores font de plus en plus de bruit pour se faire respecter par le petit peuple des marais.

Un rai de lumière transperce subrepticement le coton qui nous entoure. Le soleil est au rendez-vous et nous promet une belle journée.

Le son d’une petite cloche résonne alors pour appeler le traversier. La vie repart. Ce petit bac nantais porte le joli nom de « mouette » mais se déplace bien plus discrètement que l’oiseau marin.

Au loin le « deux tons » d’un camion de pompier répond pour bien marquer la fin de ces instants merveilleux. Il me faut maintenant réintégrer mon corps avant qu’il ne quitte son sommeil. L’âme doit être avec son enveloppe au moment du réveil sinon, quelle conscience aurait-elle d’être réveillée ?

La plume me dépose sur l’oreiller et je retrouve ma place terrestre. Les sirènes résonnent plus fort, un bruit sourd passe au travers fenêtres et volets. Que se passe-t-il ?

Rien. Rien que l’envie de refermer un œil et de traîner au lit en rêvant !

Mais il faut maintenant se lever et c’est lentement, très doucement, qu’il ouvre une fenêtre pour voir ce qui se passe.

Sitôt ouverte, un grondement assourdissant envahit la chambre. Une cataracte improbable résonne au fond d’un gouffre. On n’entend plus ni la pluie ni le vent tellement les rugissements sont dérangeants.

En ouvrant les volets on aperçoit l’Ellé passer au-dessus de l’Isole.

La basse ville est sous les eaux.