CONCOURS DE NOUVELLES ADULTES

1er PRIX Patricia BORNAND ANDREY de Moëlan sur Mer

L’îlot

 

 

Le soleil se couchait sur l’océan en colorant le ciel d’une teinte orangée. Quelques mouettes se laissaient flotter au gré des courants.

Les deux habitants de l’îlot, Julie et Émile, s’étaient installés sur la terrasse pour admirer le spectacle chaque jour différent à leurs yeux. Ils appréciaient le calme du lieu rythmé par le bruit des vagues. Un groupe de voiliers naviguaient encore dans la baie toute proche appréciant les derniers rayons du soleil et la douceur de la température. Les deux cousins profitaient de ce moment pour déguster du cidre rosé et grignoter des pistaches en discutant tranquillement de tout et de rien.

Progressivement les embarcations disparurent en direction du port voisin. Un seul bateau demeurait à leur vue et s’approchait doucement de l’îlot ; le navigateur dirigea son voilier vers le ponton, l’amarra et mit pied à terre. Il observa les lieux autour de lui et prit la direction de la terrasse du manoir. Julie et Emile le regardèrent s’approcher avec étonnement, curieux de savoir ce que faisait cet homme sur leur îlot. Il gravit les cinq marches de la terrasse et s’adressa à eux dans une langue qui leur était inconnue. Il avait l’air à bout de force et complètement hagard. Ses vêtements étaient usés, ses cheveux emmêlés et sa barbe n’avait pas été entretenue depuis longtemps. Il commença à vaciller, Émile s’empressa de lui avancer une chaise ; il se dépêcha d’aller chercher de l’eau, du pain et de la charcuterie afin qu’il se restaure au plus vite. L’homme se jeta sur la boisson et la nourriture avec voracité puis il leur adressa un grand sourire. Julie et son cousin étaient intrigués par l’attitude étrange et déconcertante de leur drôle d’invité. Celui-ci les regarda et avec de nombreux gestes et mimiques, il leur fit comprendre qu’il avait navigué longtemps, qu’il venait de loin et qu’il s’était perdu.

Il n’avait aucune idée d’où il venait ni de la raison de sa présence dans cette région.

Le soleil s’était couché et la fraîcheur de la nuit commençait à tomber sur la terrasse. Julie et Émile se dirigèrent vers l’intérieur du manoir et invitèrent l’inconnu à les suivre. La maison était ancienne, la décoration et l’ameublement n’avaient guère changé depuis sa création dans les années cinquante. Le salon était décoré de deux lions empaillés qui trônaient de chaque côté d’une cheminée monumentale. La cuisine était très grande et pouvait accueillir une douzaine de personnes autour d’une longue table en chêne. A l’étage, plusieurs chambres étaient disponibles, il y avait de quoi loger une grande famille et des invités.

L’homme s’installa dans un fauteuil ; il observait autour de lui, son regard s’attardait sur chaque meuble, chaque objet et chaque tableau avec une attention soutenue. Subitement, son regard se fixa sur le portrait d’un homme ; il pâlit, poussa un cri, ses yeux se révulsèrent et il tomba inanimé sur le sol. Après quelques instants de stupéfaction, les deux jeunes gens se précipitèrent pour lui apporter leur aide. Au bout d’un moment, l’inconnu reprit ses esprits et garda les yeux fixés sur le portrait, les larmes coulaient sur son visage et sa respiration était saccadée : son enfance lui revint en mémoire d’un seul coup, ce portrait était celui de son père. Il se souvenait des balades sur la plage à la recherche de coquillages et divers trésors apportés par la marée qu’il collectionnait avec passion. Le souvenir de son petit voilier qu’il avait appris à diriger dès son plus jeune âge lui revenait aussi en mémoire.

Il avait en tête de nombreux moments merveilleux passés dans cette région où il avait vu le jour. Il se tourna vers ses hôtes et leur expliqua la raison de son  malaise. Il parlait maintenant en français, lentement mais de manière tout à fait compréhensible. Il se nommait Yann et avait quitté sa Bretagne natale très jeune en promettant à sa famille de revenir très vite. Il avait parcouru le monde, trouvant toujours du travail pour subvenir à ses besoins. Il s’était finalement installé sur une île de Polynésie où il avait vécu de nombreuses années. Il n’avait pas respecté son engagement et n’était jamais revenu voir sa famille, perdant peu à  peu tout contact. Il s’était acheté un magnifique voilier et organisait des sorties en mer pour les touristes, retrouvant ainsi sa passion d’enfance.

Il y a quelques mois, il avait reçu un courrier du notaire de la famille qui l’avait retrouvé après de nombreuses recherches, lui annonçant qu’il avait hérité de l’îlot et du manoir étant donné qu’il était le seul survivant de la famille. Incrédule et attristé, il avait lu la lettre plusieurs fois et après trois jours de réflexion avait pris sa plume pour annoncer son arrivée prochaine en Bretagne. Il s’était décidé à entreprendre le long voyage vers le lieu de sa naissance avec son voilier. Après quelques semaines de préparation en vue de son périple, Yann avait quitté la Polynésie accompagné par le vol des goélands. Il se sentait heureux de ce retour vers son passé.

 

Après : … le trou noir ! Il se souvenait vaguement d’une violente tempête dans l’Atlantique et d’avoir reçu un coup de bôme sur la tête. Il avait terminé son voyage dans une sorte de brouillard, dirigeant son voilier par habitude. Il précisa qu’il ne savait pas ce qui l’avait aidé à retrouver la direction de la région de son enfance. En s’approchant des côtes bretonnes il s’était senti attiré par cette baie bordée de pins et il avait pris inconsciemment la direction de son îlot natal, de même que la

langue bretonne utilisée en famille lui revenait en tête. C’est pourquoi les deux jeunes ne l’avaient pas compris à son arrivée.

Après ce long récit, Yann les regarda et leur demanda pourquoi ils habitaient dans le manoir qui était désormais le sien. Ils lui expliquèrent que le notaire était leur oncle et qu’il leur avait demandé de garder le manoir en attendant l’arrivée du propriétaire. Ils passèrent une soirée sympathique. Yann leur raconta sa jeunesse dans ce bel endroit ; il leur parla de la façon de vivre de son époque, de sa passion de la pêche et de la voile. La nuit était déjà bien avancée quand ils se séparèrent, contents de ce moment mais fatigués. Yann retrouva sa chambre demeurée intacte avec beaucoup d’émotion ; il sombra dans un sommeil agité peuplé de rêves de sa vie d’autrefois.

Au petit matin, alors que le soleil se levait, une embarcation s’éloigna de l’îlot.

« Kenavo », murmura l’homme.

 

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